formats

Mouloud Mammeri, passeur réel et symbolique

Publié le 19/04/2018, par dans Non classé.

L’Algérie actuelle salue la mémoire de celui qui a rendu ses lettres de noblesse au pays profond, à son expression orale. Malgré les pressions (répressions), cette dernière se situe désormais dans le champ de la culture nationale: tamazight est devenu langue officielle. On ne peut que s’en réjouir, comme on peut l’être aussi de la reconnaissance de la pensée de Mammeri.
Mouloud Mammeri, avec Kateb Yacine, compte parmi les intellectuels les plus engagés dans le combat pour la reconnaissance de tamazight en Algérie. Cette détermination signifiait par là-même une mise en question de l’ordre politique – l’idéologie du parti unique – mais aussi la contestation de l’ordre social, puisque les Algériens ont, malgré eux, intériorisé les valeurs dominantes de la culture légitime et, par conséquent, en sont parvenus à oublier leur passé et les soubassements qui fondent leur identité historique.

Jalons biographiques

Né le 28 décembre 1917 à Taourirt Mimoun. Salem, le père de Mouloud, est dépositaire de la tradition kabyle ancienne qu’il va transmettre à son fils aîné. Cette initiation sur le tas ne durera guère longtemps, puisque le jeune Mouloud sera arraché à sa famille pour aller à Rabat, chez son oncle. Il avait alors 11 ans et comptait parmi les rares « indigènes» à étudier le français dans la capitale du royaume.

Après des études secondaires à Paris, il regagne l’Algérie. A Alger, il fréquente, le lycée Bugeaud et, plus tard, à Paris, le lycée Louis le Grand. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, Mammeri est mobilisé. C’est à cette période qu’il découvre de nombreux autres berbérophones engagés dans la guerre : des Chleuhs, des Rifains…

Après sa démobilisation, il enseigne les lettres françaises dans un lycée à Médéa, puis à Ben Aknoun (en 1948). La prise de conscience de l’importance du fait berbère se fait sentir de façon lancinante, au Maroc, car il y découvre une multitude de « parlers», de traditions, de pratiques culturelles en même temps qu’une population beaucoup plus importante par le nombre alors que l’Algérie avait beaucoup perdu de ses structures politiques et culturelles surtout depuis 1871.

Genèse d’une prise de conscience

Dès 1937, il publie un article sur la société berbère dans la revue Agdal. Déjà se dessine une volonté claire de faire découvrir, au monde, l’existence d’un monde berbère qui « persiste mais qui ne résiste pas». En 1950, il publie, dans la Revue Africaine, un autre article consacré à « l’évolution de la poésie kabyle». En 1949, Mammeri s’interroge avec six autres de ses camarades (dont Mostefai Chaouki ), à propos des moyens nécessaires pour « faire sortir» la France.

Mais très vite, la figure du romancier s’impose avec la Colline oubliée – qui servira à ses détracteurs d’en faire un « traître» à la cause nationale. Le point de vue d’idéologues peu soucieux de vérité ne le découragera pas, bien au contraire, il participe à l’élaboration du journal des Libéraux (L’Espoir) et écrit des lettres pour le FLN, à l’ONU, pour y dénoncer la torture (à la demande de M’hammed Yazid).

Recherché par les parachutistes, il se réfugie au Maroc. En 1962, il revient en Algérie pour y enseigner le français. C’est à partir de 1969 que Mammeri se consacre à l’étude des cultures amazighes, en tant que directeur du CRAPE. Quelles sont ces conditions sociales et politiques qui ont contribué à faire de Mammeri une figure emblématique : pont, passerelle ou symbole.

Comment expliquer cet enracinement dans la culture ancestrale et l’attachement à la civilisation de l’autre, si ce n’est une capacité d’adaptation à son temps, à son monde, d’où cette détermination à défendre les siens. Situation inconfortable, au demeurant, qui oblige à se faire pont, porte-parole, écrivain public pour faire exister, fût-ce de manière symbolique, un peuple « muet, sans nom».

Mammeri représente cet alchimiste qui transforme la culture orale en culture savante et écrite, il dote les sans-voix de parole. Ses recherches sur la culture orale (Isefra, Poèmes kabyles anciens, L’Ahellil, Cheikh Mohand), mais aussi autour de la langue permet de donner une légitimité à « un parler» discriminé en langue docte (Tajerrumt, lexique français-touareg, Amawal ).

Il serait faux de croire que l’engagement de Mouloud Mammeri n’était pas politique. Il avait l’ambition de construire une culture digne de ce nom dans son pays dès les années cinquante. Il tentera de concilier, y compris dans l’enseignement, ses obligations professionnelles avec l’histoire.

Ceux de ses élèves que nous avons connus par la suite témoigneront de son amour pour la version latine, la tragédie grecque, mais aussi sa capacité à instiller dans les jeunes esprits les qualités de Jugurtha. De sa société, Mammeri présente les meilleurs côtés et les autres, la résistance et l’anarchie. En 1982, après son départ en retraite administrative, il fonde un nouveau Centre, à Paris.

C’est à la Maison des Sciences de l’Homme et à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, auprès de Pierre Bourdieu, qu’il trouve un cadre approprié. Il s’engage dans la revue Awal et dans le Ceram (Centre d’études et de recherches amazighes) qu’il avait fondés sur la base du bénévolat. L’ensemble de son activité trouve un écho retentissant dans cette revue (46 numéros depuis).

Cependant, dans l’esprit du poète, il n’y a pas rupture, mais continuité, la lutte pour la libération de la langue et de la culture n’est que la suite logique de la libération réelle de l’Algérie. Ce sont les Poèmes kabyles anciens, qui retiennent ici l’attention par rapport au contexte de leur parution et à l’actualité, le glissement progressif puis décisif vers une orthodoxie de plus en plus orthodoxe.

Comme si l’Algérie découvrait l’islam et comme si les Imazighens n’avaient pas eux-mêmes été les fers de lance de cette religion en Afrique. Les imusnawens, ancêtres de Mammeri, et par conséquent les nôtres, se distinguaient par une foi et un esprit exemplaires : intégrationniste, pragmatique et ne pouvaient que s’opposer par le fond et par la forme à l’intégrisme des années 1980, d’où ce « coup de tonnerre».

Le déclencheur d’une révolution culturelle

Cette œuvre invite Lire la suite

« »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Home Non classé Mouloud Mammeri, passeur réel et symbolique
Facebook Twitter Gplus RSS
© Radio Dzair