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Séisme : 15 ans déjà… l’impossible deuil

Publié le 25/05/2018, par dans Non classé.

15 ans après le séisme du 21 mai 2003, El Watan week-end est retourné à Boumerdès, au quartier des 1200 logements. Un quartier qui a enregistré le plus de pertes humaines : 500 morts. Des dégâts énormes, des immeubles affaissés, éventrés, déstructurés. Des images qui ont fait le tour du monde. Témoignages d’hommes qui essayent de se reconstruire.
Quand j’ai cherché à entrer en contact avec des survivants du séisme de mai 2003, j’étais loin de penser que j’aurais beaucoup de difficultés à trouver des témoins. Non pas qu’il n’y en ait plus, mais parce que les survivants ne veulent plus raconter. Rien de plus normal. La blessure est encore là. On n’ose pas la rouvrir. Ou l’on ne peut pas. Il faut du courage.

Des récits poignants, à nouer les gorges dans un sanglot contenu. Alors, la parole s’estompe. Elle refuse de raconter. Parfois, des mots s’échappent et c’est le flux ininterrompu. Deux témoignages à visages voilés. Par respect et pudeur, ils ne veulent pas décliner leur identité. On appellera l’un Malik, la trentaine, et l’autre Ghano, la quarantaine.

Malik, de la douleur naît la haine

Malik était adolescent quand le séisme a frappé : « Je ne veux pas parler de ça. A quoi ça sert ? Dire qu’on a été complètement délaissé, qu’on nous a envoyé des soldats armés de kalachnikovs au lieu de pelles et de pioches pour secourir les personnes qui étaient ensevelies sous les décombres. J’ai perdu un frère et une sœur. Je me rappelle qu’on m’a envoyé chez un psychiatre qui me posait des questions débiles. Je lui ai dit d’aller se faire f….

Ma mère, elle, a eu moins de chance. Elle a enduré les médicaments antidépresseurs durant cinq ans. Ça a bousillé sa vie. Elle est morte il y a dix ans. Seuls mon père et moi sommes les rescapés du séisme. Aujourd’hui, j’essaie de m’en sortir en m’occupant des jeunes que j’espère sauver de la drogue et de l’alcool.

Ceux qui n’ont pas eu la chance de quitter le pays s’enfoncent dans la consommation de psychotropes pour, croient-ils, effacer les traces du cauchemar qu’ils ont vécu et de la douleur qu’ils traînent. Des familles sont restées livrées à elles-mêmes dans des tentes puis dans les chalets durant des années. Depuis peu on a pu regagner nos maisons reconstruites en 2012 au prix d’une attente interminable et de batailles bureaucratiques sans fin.

Mais la vie ressemble à un long fleuve stagnant et noir. Pour nous, elle ne s’éclaircit jamais. Les jeunes font face à un abandon total des autorités. Aucune structure sportive ni club et encore moins une infrastructure digne de ce nom dans un quartier construit dans les années 1970 et qui n’a depuis subi aucune amélioration. Est-ce normal ? Regardez, même l’éclairage public manque, les fils des poteaux électriques sont débranchés.

Pas de café. Alors comment oublier, où aller, que faire sinon s’enfoncer, se défoncer ? Je vais m’arrêter là, je n’en dirais pas plus. Mais je vais quand même vous mettre en contact avec quelqu’un.» Malik en a trop sur le cœur pour poursuivre le récit. Sa douleur se confond encore avec sa haine.

Mais à sa décharge, il faut reconnaître qu’aucun suivi psychologique continu, aucun encadrement n’ont pris en charge cette jeunesse qui avait l’âge de se souvenir. Ces jeunes qui n’ont pas vécu leur jeunesse n’ont pas encore fait leur deuil. Les images du séisme et de l’après-séisme les hantent toujours. Car il ne faut pas oublier qu’ils ont passé un an dans les tentes puis neuf ans dans les chalets à courir après la reconstruction de leur logement.

Ghano, l’architecte sinistré

Et qui mieux qu’un ingénieur survivant du séisme pourrait raconter et expliquer les souffrances endurées. Ghano est un homme équilibré. Sa foi a joué un grand rôle dans sa volonté de surmonter ce qu’il appelle « l’épreuve». Sa formation intellectuelle y a énormément contribué. Il est l’exemple, rare et chanceux, de la personne qui a su muer sa douleur en énergie.

Il est devenu constructeur et aura réellement une part importante dans l’installation des chalets. Mais avant, lui aussi a traversé une période éprouvante. Son récit apporte des éclairages contrastés mais non moins véridiques : « Ce mercredi 21 mai 2003, j’étais à la maison au quartier des coopératives, qui se trouve sur l’autre versant de la colline par rapport aux 1200 logements où résidaient mes parents.

J’étais en train de regarder un match. Vers l’heure du maghreb (coucher du soleil), ma mère qui avait la cinquantaine a ressenti des secousses qui ont provoqué son étourdissement. C’est elle qui m’a alerté. Puis, les secousses se sont accentuées. On est sortis précipitamment. Mais on n’avait pas encore pris conscience de ce qui arrivait. C’est une fois dehors qu’on s’est aperçu de l’ampleur des dégâts.

En fait, le rez-de-chaussée de notre immeuble s’est enfoncé sous terre sous le poids des étages supérieurs qui gardaient encore leur structure. Mais, l’immeuble en face s’était complètement affalé. Ma première pensée, une fois ma mère mise à l’écart des habitations, fut pour mon père qui était à une fête aux 1200 logements et à mon frère qui s’y trouvait également. Alors, je m’y suis rendu. Le spectacle était saisissant. Plusieurs bâtiments étaient coupés en deux, d’autres ressemblaient à des collines de gravats. Notre immeuble était très atteint.

Au moment du séisme, une femme qui était au balcon a été éjectée du 3e étage par la puissance des secousses. Un phénomène de millefeuille avait frappé des immeubles entiers : les étages s’entassaient les uns sur les autres au point de former un ensemble compact qui avait écrasé littéralement les habitants qui s’y trouvaient quelques instants plus tôt. Des caves, situées au sous-sol, parvenaient des voix et des appels de détresse.

Des personnes y étaient prisonnières. J’étais en train de planer devant une tragédie que je n’imaginais pas possible. Je me rattachais aux certitudes. Mon père était vivant. Je décidais de retourner auprès de ma mère au niveau des coopératives. Les pompiers s’affairaient à sortir des enfants pris au piège au moment où ils révisaient en prévision des examens. Lire la suite

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